Julien, membre de l’OIRCT : « La centralisation des données pose un risque de totalitarisme numérique. »

L’OIRCT (Observatoire international pour la réinstallation des cabines téléphoniques) est un collectif Grenoblois qui agit pour la réhabilitation des cabines téléphoniques dans sa ville et « partout dans le monde ». Derrière ce qui pourrait passer pour une facétie un peu taquine se cache un véritable combat pour la liberté : celle de pas avoir de smartphone pour commencer, et celle de ne pas pas être sans cesse « pisté, calculé, évalué, flashcodé, QR-codisé. » Nous avons interrogé Julien, membre de ce collectif engagé contre la « numérisation générale. »

Liberté Numérique : Qu’est-ce que l’OIRCT ? Quelle est la philosophie et la raison d’être de votre association ?

Julien, OIRCT : L’OIRCT est un collectif qui s’est réuni autour des questions soulevées par l’utilisation des téléphones portables, des smartphones, et de leur impact sur la société. La cabine c’est un peu un symbole pour pousser au questionnement, et faire un peu de médiatisation autour de ces questions là. Le nom Observatoire International de Réinstallation des Cabines Téléphoniques, renvoie aussi à un côté ludique, pour s’amuser on y a mis « International » et aussi « Observatoire » parce qu’actuellement on voit ce terme partout, des observatoires de tout et n’importe quoi, donc c’est un peu un pied-de-nez ; mais ce qui est rigolo c’est qu’on commence maintenant à avoir des médias internationaux qui s’intéressent à nous.

Vous dites que c’est un symbole, vous n’aspirez donc pas vraiment à réinstaller des cabines téléphoniques à Grenoble ?

Un peu des deux. En vrai, au sein du collectif c’est assez varié, il y a des gens qui ont des téléphones, il y en a qui n’en n’ont pas. Moi je n’en ai pas et je me dis que même s’il y a des cabines à droite à gauche, mon fonctionnement est tel que je n’aurais même pas besoin d’utiliser ces cabines, sauf dans des situations complexes, et donc assez rares. Et puis, il y a d’autres membres du collectif qui tiennent vraiment à remettre des cabines dans Grenoble, donc Il y a la symbolique, mais il y a aussi l’idée de recréer un réseau de téléphones, et de remettre du service public dans l’espace public, parce que la disparition des cabines c’est aussi la disparition d’un service public de plus.

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L’OIRCT sur le terrain

D’après votre propre expérience, il serait donc possible de vivre sans smartphone ?
Dans mon cas personnel, c’est assez facile puisque j’ai quarante-et-un ans et je n’en ai jamais eu. Et nous sommes trois dans le groupe dans cette situation. Mais je trouve ça plus valeureux de la part de ceux qui ont décidé d’arrêter d’en avoir, parce qu’ils ont pris des habitudes dont il est compliqué de se détacher. Moi au départ je n’en avais pas l’utilité, je ne comprenais pas ce besoin d’être connecté ou joignable en permanence, ensuite je me suis intéressé à toutes les questions numériques, à ce qui était en jeu au niveau de la société, à la question des données, et ça a mué en engagement.

En engagement pour quoi, ou contre quoi ?
En engagement pour la liberté de circulation de l’information sur Internet notamment, contre les informations biaisés. Les réseaux sociaux et les entreprises qui proposent des services en apparence gratuits (mais financés avec les données des utilisateurs) ont tendance à biaiser l’information, et à nous donner une vision qui est toujours faussée parce qu’elle correspond à nos attentes, via les bulles de filtre par exemple, et tout cela m’intéresse. Donc un engagement pour l’information libre et contre l’utilisation massive des données personnelles, qui a selon moi un effet structurant effrayant sur la société.

Dans une interview récente à la chaîne Le Média, vous évoquez la mise en place d’une forme de « totalitarisme numérique », à quoi pensez-vous ?
Disons que dans le temps de structuration de l’Internet, il y avait des acteurs à droite à gauche, tout cela était un peu éparpillé, mais bon maintenant on sait qu’il commence à y avoir des gros agrégats, et des données qui transitent entre les plus grand services de l’Internet qui commencent à s’échanger des données entre eux, qu’il y a des données qui se monnayent, et donc quand je parle de « totalitarisme », c’est pour dire que quand nos données partent en ligne, il y a de fortes chances qu’au final elles soient centralisées autour d’une espèce de grand système de traitement des données personnelles. Il n’y a pas de conspiration derrière, c’est juste systémique, au bout d’un moment ça s’interconnecte. Et on le voit aussi au niveau des états, il y a de plus en plus de services de l’Etat qui s’interconnectent eux aussi, et qui posent un risque de totalitarisme dans la mesure où un état peut avoir une vision qui regroupe toutes les données personnelles de la population, ce qui potentiellement peut permettre un contrôle des populations plus facile.

On nous rétorque généralement que c’est pour « notre bien » ou pour nous « faciliter la vie »
Quelle est la balance des avantages et inconvénients ? C’est une proposition de confort au final assez légère et mineure dans nos vies. Si on parle des services administratifs, à la limite, mais quelle est la grande différence, est-ce que c’est vraiment si dur de se déplacer à la préfecture pour faire une carte grise ? Est-ce qu’on gagne tant de temps que ça ? Et puis il y a cet effet rebond, on nous fait gagner du temps d’un côté mais ce temps nous le perdons à utiliser d’autres services numériques que nous n’aurions pas utilisés autrement.

Moi je suis par exemple dans l’Education Nationale, on nous impose en permanence des outils numériques et c’est beaucoup plus compliqué, chronophage ; on nous fait faire des choses qu’on ne nous faisait pas faire avant, au seul prétexte que c’est possible grâce au numérique, et on se retrouve avec des tâches complètement irrationnelles. On va passer un temps fou à mettre des infos sur un livret scolaire en ligne alors qu’avec un crayon ça allait beaucoup plus vite.

Est-ce que ce n’est pas un combat perdu d’avance ?
C’est une question que je me pose souvent, c’est vrai que parfois on perd un peu espoir. Moi je pense que c’est perdu d’avance sur l’aspect global, mais les luttes autour de ces sujets pourraient permettre de créer des îlots de libertés qui fonctionneraient en dehors de cette omniprésence. Pour donner un exemple, j’ai fait aussi partie d’une association sur Grenoble qui s’appelle Rézine, qui est un fournisseur d’accès internet associatif qui travaille à un Internet libre, sans filtrage, sans bridage, sans censure etc. Des FAI comme ça il y en a partout en France, ils se sont regroupés au sein de la FFDN pour apporter un Internet neutre aux citoyens. J’imagine bien que des opérateurs comme Rézine n’arriveront pas à prendre la place d’Orange sur le marché national, tout comme on n’arrivera pas à remettre des milliers de cabines en France, mais il y a l’aspect symbolique, montrer que c’est possible de faire autrement et que ça marche super bien, et puis ça permet d’avoir un îlot, les gens qui le souhaitent ont accès à une alternative, comme Framasoft le fait pour les services en ligne.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaiteraient s’émanciper numériquement ?
Déjà trouver des alternatives, Framasoft est une bonne entrée pour comprendre qu’il y a plein d’alternatives à Google et autres. Aussi, utiliser un navigateur comme Firefox dans lequel il y a déjà un niveau de sécurisation des données qui est pas mal et auquel on peut ajouter des extensions pour vraiment bétonner la chose. Puis passer à un système d’exploitation Linux si possible, mais ce sont des actions qui demandent pas mal d’investissement… Et pour être plus radical, je dirais ne pas utiliser de smartphone, parce que gérer ses données perso avec un smartphone, ça va être compliqué, ou alors il faut installer un système libre, comme LinageOs, mais il faut savoir le faire, c’est pas évident du tout, donc ce que j’ai envie de dire que pour moi le mieux est de se passer de smartphone. C’est peut-être radical mais ce serait la solution la plus simple.

Quels projets ou évènements à venir pour l’OIRCT ?
On a installé une deuxième cabine il n’y a pas longtemps, suite à la demande d’un collectif qui en voulait une sur ses locaux. Les choses se font au fur et à mesure. On attend aussi la décision du budget participatif à Grenoble, pour lequel nous sommes encore en lice, il faudrait qu’on soit dans les premiers pour que notre projet en profite : installer vingt-deux cabines à Grenoble, en les adossant à des services de la ville, les Maisons des habitants par exemple, et des bibliothèques ou des lieux où le réseau interne serait utilisable directement.

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